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Bienvenue à Akasha sent on : 29/02/2008 à 11:26
 

Alex Vicq / Realfictions

Bienvenue à Akasha

« Vous avez poussé deux filles à pratiquer une IVG. Vous avez subi une opération des ligaments croisés du genou droit suite à un accident de ski. Vous avez... »

Karina, la voyante de choc qui lui avait été conseillée par un ami, lui avait tout dit de son passé, sans commettre la moindre erreur. Elle lui avait même rappelé des choses dont il n'était pas fier et qu'il avait réussi à oublier. Pourtant il ne lui avait rien indiqué d'autre que son nom, son prénom et sa date de naissance.

Ensuite, elle lui avait prédit toutes sortes de choses : « Une fille naturelle que vous n'avez pas vue depuis des années va bientôt reprendre contact avec vous. Elle a besoin de connaître son père et de reconstruire son passé. Ça se passera très bien. » Trois mois après, Aurore lui avait envoyé un message sur sa boîte e-mail après avoir pris contact avec son demi-frère.

« Dans quelques temps, vous allez vous installer en Australie pour travailler dans un studio avec des musiciens très cotés et vous allez lancer votre propre label. » Il était allé en Australie et tout s'était déroulé comme Karina l'avait prédit.

Aujourd'hui, Will n'en peut plus, il se sent comprimé dans un espace restreint. Il sait tout de sa vie future, dans les moindres détails et chaque jour qui passe lui apporte la confirmation des lectures akashiques de Karina.

Il a pris un dernier rendez-vous avec elle, pour lui dire qu'il arrête, qu'il ne veut plus connaître son avenir. Mais il sent que c'est trop tard. Elle lui a déjà tout raconté, sauf le moment de sa mort, elle ne dit jamais ces choses-là.

Will sonne à la porte, ouvre et va s'installer dans la salle d'attente.

Un grand quart d'heure plus tard, Karina vient le chercher en arborant un large sourire.

« William, quelle joie de vous revoir ! Vous êtes en France depuis longtemps ? »

« Vous devez bien le savoir », réplique Will nerveusement. « Elle sait tout, impossible de lui cacher quoi que ce soit », pense-t-il t            andis qu'elle s'installe dans son fauteuil, face au sofa.

« Je ne passe pas mon temps à espionner mes amis », objecte-t-elle en le regardant droit dans les yeux comme elle fait toujours avant de lire les annales akashiques à côté du visage du consultant.

Au lieu de s'installer sur le canapé comme il le fait d'habitude, Will sort un pistolet de sa poche et fait feu à trois reprises sur la voyante. Celle-ci s'écroule, les yeux ouverts. Un sang épais dessine une tache grandissante sur son chemisier blanc, côté coeur.

« Celle-là, tu ne l'avais pas prévue », lâche Will sardoniquement en glissant l'arme dans sa poche.

Envahi par une extraordinaire sensation de liberté, il sort tranquillement du pavillon de Karina et se remet au volant de sa voiture, démarrant avec vivacité vers un avenir enfin incertain.

« J'ai forcément changé quelque chose en commettant un acte imprévisible », se dit-il.

Encore ivre de la contemplation de son coup de génie, il immobilise son véhicule en bas de son immeuble et s'avance tranquillement à travers le hall. Regardant sa montre, il constate qu'il est un peu plus de midi.

« Le facteur a dû passer. »

Dans sa boîte aux lettres, surmontant un monceau de dépliants publicitaires, une lettre blanche, format classique, retient son attention. Il s'en saisit, la retourne pour lire le nom de l'expéditeur.

Son coeur bat à tout rompre, ses mains tremblent, ses jambes ne le soutiennent plus. L'auteur de la lettre n'est autre que Karina.

Will jette un bref coup d'œil par dessus son épaule de peur d'être observé et se précipite vers l'ascenseur. La porte se referme tandis qu'il appuie sur le bouton du cinquième étage. Il retourne l'enveloppe, ornée d'un timbre de collection commémorant la conquête spatiale et portant les lettres ESA.

Son regard est aussitôt attiré par le cachet de la poste. Sans savoir pourquoi, il l'examine et regarde la date d'expédition. Il la lit, la relit, la relit encore, hypnotisé par les chiffres : 21-09-2005. « Ce n'est pas possible » s'écrit-il en lui-même, « on est le 19 ! » Puis, pris d'un doute, il consulte sa montre : « C'est ça, on est bien le 19, mais comment... »

Dans un chuintement discret, l'ascenseur ralentit et s'immobilise.

Will traverse le palier en cherchant fébrilement les clefs dans sa poche et ouvre la porte de son appartement. Il se rue aussitôt en direction de son bureau, attrape le coupe-papier et ouvre l'enveloppe. La feuille, visiblement écrite par Karina, porte elle aussi la date du 21 septembre.

« Quand tu liras ces lignes, je serai enfin sortie du monde virtuel que nous appelons la Vie. Mais la vraie vie est ailleurs, ainsi que tu le découvriras peu à peu. Sur Terre, comment pourrais-je t'expliquer, nous sommes en quelque sorte en stage. Nous venons nous forger le caractère pour nous entraîner à affronter la réalité, qui n'est pas aussi simple que ce monde d'illusion dans lequel nous arrivons par une naissance charnelle.

Grâce à toi, j'ai enfin terminé mon stage. Je savais qu'en te donnant tous ces détails tu finirais par ne plus les supporter. Tu t'es laissé prendre au piège de ce que nos congénères appellent le libre-arbitre, une sensation de liberté de penser et d'agir qu'ils tentent désespérément de réguler par des règles sociales démocratiques. Or, de notre naissance à notre mort, nous ne sommes pas libres un seul instant, pas même à un pour cent, car la vraie vie, qui régule tout, y compris la moindre pulsation de nos cellules, est ailleurs et dirige nos milliards de secondes à l'envers, du futur vers le passé. Ainsi, Quand nous sommes projetés sur Terre, nous vivons pour ainsi dire un film, comme des personnages sur un écran. Sauf que là, ça se passe à l'envers et en quatre dimensions au lieu de trois, les deux dimensions de l'écran plus le temps du déroulement du film.

Je sais qu'il est insupportable de se sentir manipulé par des fils comme une marionnette, mais dis-toi bien que tu n'y peux strictement rien et que le manipulateur, c'est toi, dans une autre réalité dont le temps s'écoule en sens inverse, une sorte de monde parallèle dans lequel ton être réel existe et évolue et que nous avons pris l'habitude de nommer Akasha.

Tu verras, si ce n'est déjà fait, que je t'ai posté cette lettre du futur. C'est un grand privilège que je te fais, une preuve que je te donne contre les règles habituelles de ce jeu, pour me faire pardonner d'avoir fait de toi un criminel.

Dans quelques heures, les policiers vont venir te chercher. Tu vas te sauver, te cacher, fuir quelques jours, mais ils t'attraperont dans un peu plus d'une semaine. Tu ne pourras pas leur échapper. Ensuite, tu finiras ta vie en prison. Je ne te dis pas combien de temps te sépare de ton agonie, car tu dois terminer ton stage sans en savoir plus.

Encore un petit détail : je ne te conseille pas de te suicider. Les stages sont de plus en plus pénibles pour les suicidés et ils peuvent se multiplier à l'infini. Il en va d'ailleurs de même pour les criminels dans l'âme, les tortionnaires, les menteurs, les tricheurs, les stagiaires qui ne parviennent pas à apprendre la sagesse. Dans ton cas, ce n'est pas trop grave, car tu es devenu criminel par détresse morale. Tu as des circonstances atténuantes qui seront presque entièrement lavées par la peine que tu vas purger en prison. Mais là, tout dépend de ton attitude dans ce lieu inhospitalier.

Une dernière chose : la vraie vie est vraiment passionnante, alors ne désespère pas. Quand la mort viendra te débrancher, accueille la avec le sourire, l'avenir t'appartiendra. »

Le cœur battant à tout rompre, Will enfouit la lettre dans sa poche. Les images de sa vie repassent à toute allure dans sa tête. « Tout ça pour en arriver là », maugrée-t-il, en proie à une brutale montée d'adrénaline. Et il s'élance vers la porte pour gagner ces quelques jours de liberté, ce bien inestimable qu'il aurait voulu inaliénable, quitte à vivre dans la pauvreté. Mais les tentations de la vie en avaient décidé autrement.

© Alex Vicq, 2006
Bigbrotherware sent on : 29/02/2008 à 11:23
 

Alex Vicq / Realfictions

Bigbrotherware

 

« C'est pour un piercing à l'arcade... » annonce Léa, une adolescente de quinze ans, en s'approchant du comptoir, au fond obscur du magasin où règne un skin-head copieusement piercé et tatoué. Comme il n'y a personne d'autre, on suppose que le quidam fait à la fois office de vendeur et de chirurgien.

« J'en ai de nouveaux, absolument choux, qui viennent d'arriver des States, regarde... »

Il déballe un magnifique présentoir en velours pourpre sur lequel brillent les brics et brocs d'un bric-à-brac de piercings plus scintillants les uns que les autres.

« Tu vois, se rengorge-t-il, ils ont des formes trop fun, top tendance. Il y a la licorne, l'aigle à deux têtes, le cerbère, un magnifique cyclope, toute l'antiquité, quoi. »

« Oui... balbutie Léa, hésitante... Euh... »

« Tu sais, ils les enlèvent tous pour mettre ceux-là... »

« Prends pas une de ces merdes, lance une voix grave derrière elle, ils sont pouraves. »

Léa se retourne, pour voir qui l'interrompt ainsi dans ses réflexions. Le gars est grand et costaud, d'une taille qui contraste avec son visage très jeune. Il doit avoir tout juste 17 ans et arbore une tenue Gothic élaborée et sûrement très coûteuse.

« Et pourquoi je pourrais pas prendre un de ceux-là ? » demande-t-elle en cherchant à lire les expressions de son vis-à-vis.

« Ils sont branchés sur MTM, le réseau mind-to-mind des services secrets américains, un truc qui rassemble le groupe Echelon, les stations Haarp et une bande de psi déjantés à la solde des faucons républicains qui contrôlent la branche dure de la NSA. »

« T'es pas sérieux, intervient le skin, ces trucs valent à peine 15 euros. »

« Et alors, man, on trouve bien des mobiles à 1 euro ! Tu crois que c'est le pognon qui les arrête, ces salauds ? D'ailleurs c'est pas compliqué, si t'as un microscope et un marteau, je vais te montrer ce qu'il y a dedans. »

« Désolé, mais j'ai pas de microscope. »

« Y'a bien un labo d'analyses dans la rue... »

« Ouais, c'est vrai, il est à deux pas... Mais... Oh, et puis zut, si je dois constater que je vends des saloperies, je préfère assurer. Allons-y mec, tu viens avec nous jeune fille ? »

« N'oublie pas le marteau ! » rappelle le jeune goth.

En chemin, Léa se sent prise d'une intense jubilation. Elle venait chercher un piercing, pour sortir un peu de la monotonie des jours ordinaires, mais finalement c'était aussi un jour comme les autres. Et voilà qu'elle se trouve plongée en pleine intrigue, dans une scène qui lui fait penser à la série Alias et cette machine bizarre de Rambaldi.

« Comment sais-tu tout ça ? » demande-t-elle au grand goth en s'efforçant de marcher du même pas que lui.

« Je zappe beaucoup sur Internet, et j'ai un grand frère qui se rancarde pas mal chez les chercheurs. Il est à la fac, en DESS de chimie moléculaire. Ils ont passé un de ces trucs au microscope électronique. C'est très convaincant. »

Après quelque palabres difficiles avec l'hôtesse d'accueil et avec la directrice du laboratoire d'analyses biologiques, les voilà dans une petite salle, de l'autre côté de l'arrière cour. Le piercing en forme de licorne repose sur une planche, posée sur la paillasse. Le jeune goth lève le marteau.

« Attends, dis le skin en lui prenant le bras. Voir ce qu'il y a dedans, c'est bien, mais moi je voudrais bien savoir à quoi ça sert. » Il se tourne alors vers la directrice du labo. « Verriez-vous un inconvénient à ce qu'on utilise une de vos souris ? Je lui mettrais ce piercing et alors... »

Interloquée, la directrice hésite un bref instant et répond : « Oh, vous savez, avec tout ce que vous m'avez raconté, j'aimerais bien en avoir le cœur net, moi aussi. »

« Parfait, sourit le skin. Il s'approche d'un vivarium, attrape une souris et lui coud le piercing à l'oreille avec du catgut offert par la directrice.

« Maintenant, on va faire une petite expérience », dit-il en reposant la souris dans le vivarium, parmi ses congénères. « Que diriez-vous de tenir des propos anti-américains et de voir s'il se produit quelque chose ? »

« J'ai bien peur que ce soit très long », s'inquiète la directrice, « je ne tiens pas à ce que... »

« Il faudrait quelqu'un qui parle arabe », risque Léa histoire de rire.

« Exactement », reprend vivement le skin, puis, se tournant vers la directrice : « Vous n'auriez pas un rebeu parmi vos employés ? Un rebeu parlant arabe ? »

« Euh, si, je crois que oui... »

« Allez le chercher », insiste le vendeur, «  je crois qu'on va bien s'amuser. »

Quelques instants plus tard, la directrice revient avec un jeune laborantin au type maghrébin bien prononcé.

« Samir, lui dit-elle, ces personnes vont vous demander de dire quelque chose en arabe. Cela ne vous ennuie pas ? »

Visiblement surpris, le laborantin regarde sa patronne, puis les jeunes qui l'observent avec l'air d'attendre quelque chose de très important.

« Je veux bien, lâche-t-il finalement. Je ne comprends pas très bien ce que vous voulez, mais d'accord. Que faut-il que je dise ? »

Le vendeur de piercings le prend doucement par le bras et l'entraîne vers le vivarium.

« Il vous suffit de vous pencher vers cette souris et de dire en arabe quelque chose du genre : Medusa appelle Hydra, sommes en position pour l'aspersion. »

« OK », dit le laborantin et il se penche vers la souris ornée de son piercing.

« On est en train de faire n'importe quoi, se dit Léa, mais qu'est-ce que c'est marrant d'être venus dans ce labo mettre un piercing à une souris. »

Quelques minutes passent, longues comme des heures.

« Samir, lâche finalement la directrice, ça commence à être long, alors j'aimerais bien que vous regagniez votre travail. »

Déçu, le laborantin répond par un hochement de tête et tourne les talons en saluant les trois jeunes, non sans jeter un dernier coup d'œil à la souris, qui paraît vaquer normalement à ses activités de souris dans un vivarium.

Soudain, des cris stridents retentissent par violentes saccades dans le vivarium. La souris piercée vient d'agresser violemment une de ses congénères et l'a laissé morte sur la paille. A présent, elle se rue sur une autre et cherche à la mordre à la gorge. Cette dernière se débat désespérément en criant de toutes ses forces et parvient à échapper à son agresseur. La souris piercée tente de la rattraper avant de s'écrouler, raide morte, la langue pendante et les pattes jointes et repliées comme pour une ultime prière.

« Vous voyez ce que ce truc peut faire, observe le skin, particulièrement fier de sa démonstration, maintenant, on sait à quoi s'en tenir. »

Imité par Lydia et la directrice, le jeune goth contemple la souris, l'air anéanti.

« Mon frère m'avait bien parlé de surveillance et de contrôle à distance, commente-t-il, mais là, ça dépasse tout ce que j'aurais pu imaginer ! »

Très pâle, la directrice le regarde et balbutie : « Je... ce n'est pas... »

« Incroyable, hein ? » tranche Léa.

« Vous avez tous vu, poursuit le goth, quelques mots clefs, une brève analyse dans un ordinateur lointain et hop, la réponse arrive à toute allure, sous forme de comportement agressif et suicidaire. Du très beau travail. »

« Je crois que je vais choisir un piercing beaucoup plus ordinaire », conclut Léa.

© Alex Vicq 2006
ALTERMUNDI sent on : 29/02/2008 à 11:20
 

Alex Vicq / Realfictions

ALTERMUNDI

 

Dans son bureau présidentiel de la firme NUORK2 sur Mu Reticuli 3, le Dr. John Ballard relit une dernière fois le communiqué de presse annonçant son décès. « Disparu dans l'espace à bord de la navette Mars Astoria, après une collision avec un astéroïde. »

Aujourd'hui, il aurait dû fêter ses cinquante ans avec sa femme et ses deux fils. Avec un peu d'amertume, il imagine leur détresse en apprenant la nouvelle de sa disparition « pour le progrès de l'humanité », mais il n'éprouve pas le moindre regret. L'enjeu était tellement inouï... Tranquillement, John revoit mentalement la scène de la signature du contrat définitif pour « ailleurs » et entend les précautions oratoires de l'agent recruteur, aide de camp du général Styges.

« A la fin de votre première mission pour le Projet Altermundi, vous n'aurez pas d'autre choix que de disparaître définitivement aux yeux et surtout aux oreilles de vos contemporains, en commençant par votre famille. C'est pourquoi nous ne recrutons prioritairement que de jeunes célibataires qui n'ont pas peur d'avoir à fonder une famille sur une autre planète sans espoir de revoir un jour la Terre. Les autres, pères ou mères de famille qui se sentent assez motivés pour faire don à l'humanité de leur sacrifice, ceux-là devront apprendre à renaître à une nouvelle existence, une existence intergalactique. »

Le phylon - hologramme physique - du général fait irruption dans son champ de vision. John ne sursaute plus quand cela se produit, mais il lui a fallu plusieurs mois pour s'habituer à ces visites intempestives de personnages éparpillés dans un espace de plusieurs milliers d'années lumière.

« Vous avez lu le journal ? » s'enquiert le phylon du général.

A cet instant, un autre phylon émerge de l'air à côté du général. Cette fois, il s'agit d'un bipède à peau de reptile, d'environ deux mètres de haut, avec des yeux de cingle et de grandes mains aux doigts spatulés, vivement rejoint par un phylon plus courant sur Terre - bien qu'arborant une impressionnante barbe blanche neptunienne -, répondant au nom de professeur Vasil Narkos.

« Je viens de le lire, effectivement », répond John sans se laisser troubler par ces trois irruptions successives dans son bureau. « Anan, Vasil, bienvenue à vous », lance-t-il en adressant un bref regard aux deux nouveaux phylons, avant de poursuivre : « Quoiqu'il en soit, après ces trois années passées dans l'espace avec vous, je ne me verrais pas leur dire que je reviens de la constellation d'Hercule, de la troisième planète habitée de ce système, que j'ai travaillé sans scaphandre au pôle nord de Vénus, que j'ai visité les sites archéologiques martiens... que la face cachée de la Lune recèle une centaine de bases humaines et exotiques, que des expéditionnaires d'une douzaine de pays collaborent depuis plus de quarante ans à la plus grande entreprise humaine de tous les temps... que je participe à des réunions de travail avec des dizaines d'autres races extraterrestres - je pourrais même leur décrire les Stenonichoïdes des Pléiades, les amphibiens hermaphrodites de iota Centauris, les humanoïdes également hermaphrodites, mais à 92 chromosomes, de Véga de la Lyre dont les ancêtres s'appelaient Anunnaki dans les textes sacrés de la Terre, les petits gris de UY TE WE qui collaborent avec des militaires depuis près d'un siècle, les oumains d'UMMO chargés de l'éducation des peuples terriens, les lilliputiens de Zeta Reticuli qui nous étudient depuis l'aube des temps, les silicans de M361-4 -. Qui me croirait si je disais qu'Armstrong n'a pas mis le pied sur la lune mais dans un studio de cinéma dans un désert du Nevada parce qu'à cette époque le conseil de la confédération intergalactique nous avait interdit l'accès à notre satellite ? Qui me croirait si je rapportais qu'un extraterrestre sur dix passe inaperçu sur notre sol parce qu'il est fait comme nous ? Que s'imaginerait-on dans les services de police si je revenais dans cent ans pour leur dire : coucou, c'est moi, John Ballard, je suis né en 1957, je cherche mes arrières petits enfants pour arroser mes 150 ans. »

« Se hisser au niveau de nos anciens dieux résout tous les cas de conscience, observe Vasil Narkos. Ces choses sont tout simplement inavouables. Inavouables parce que inconcevables. Pire même, elles sont invérifiables. Mais malgré tout cela, apportez la preuve ne serait-ce que de l'existence d'un seul extraterrestre, laissez-le dire que ses congénères nous rendent visite depuis plus de quatre cent milliers d'années et c'en est fini de toutes les religions. Ce serait un chaos indescriptible et définitif dans les consciences et les réseaux sociaux. Un ethnocide brutal et définitif.

« Le jour viendra où nous pourrons lever le voile sur tous ces mystères, ajoute le général Styges, mais il faudra d'abord former les Terriens à la logique tétravalente, et quand on voit le mal qu'ils ont à intégrer la trivalence quantique, on mesure le chemin qu'il reste à accomplir avant de pouvoir officialiser le contact. »

« Je pense que le plus difficile n'est pas l'apprentissage logique de ce nouveau paradigme scientifique, reprend le Pr. Vasil Narkos, mais l'apprivoisement psychosomatique de l'agressivité latente de l'homme que les Ummites attribuent à juste titre à notre système hormonal fermé et en particulier aux fonctions du noyau suprachiasmique. Quand nous aurons atteint cette zenitude fondamentale, il restera à trouver quatre cent quarante mille bouddhas capables de rendre accessible à quiconque ce qu'on appelle la sphère consciente de Gaïa ou Noosphère. Ensuite pourront s'ouvrir les portes du BUAWA UWAAM, le réservoir des âmes, qui révélera à l'humanité sa véritable nature dans toute sa complexité biophysique. Jusqu'à ce que les terriens franchissent ce cap, ils devront être maintenus dans l'ignorance de la réalité intergalactique, au risque de voir l'humanité disparaître subitement si elle était brutalement confrontée à ces vérités scientifiques. Tant que ces histoires peuvent s'inscrire dans nos mythes, il n'y a aucun danger. C'est pourquoi le saupoudrage d'informations contradictoires restera de mise encore pendant de très longues années. »

Le général Styges glisse en direction du Dr. Ballard et lui décoche un sourire subtil accompagné d'un clin d'œil.

« Je sais que la tentation était trop forte, John, mais vous verrez, on en a déjà fait l'expérience, c'est peine perdue, croyez-moi. Bon, on vous laisse en famille, à demain. »

Les phylons ont à peine disparu, en une fraction de seconde comme ils étaient venus, que John Ballard s'installe sur le tapis du bureau, dans la pose du lotus, et retourne investir le phylon qu'il venait de lancer sur Terre juste avant l'irruption du général Styges.

Sa femme est là, avec ses deux fils et leur tante, attablés pour une séance de spiritisme. Sous les doigts des participants, le verre file d'une lettre à l'autre et forme des phrases, épelées par Stuart, le cadet : « Je ne suis pas mort, mais vivant ailleurs. »

Préoccupés qu'ils sont par la tâche délicate qu'ils accomplissent, les membres de la famille Ballard n'ont pas remarqué le phylon qui se tient discrètement dans un coin obscur de la salle à manger, éclairée par quelques bougies. Alors, tremblant de tendresse et de crainte, John fait glisser son phylon vers la table.

« Mes amours », lance-t-il avec chaleur.

Les chaises se renversent, les corps reculent, les yeux s'écarquillent. « Papa ! » crie l'aîné. « Mon amour, c'est toi ? » s'étonne Liza, la femme de John. Anna, la sœur de Liza, triture le petit crucifix d'argent qu'elle porte à son cou. Stuart se jette contre son père, mais ses bras ne rencontrent que le vide.

« Un fantôme ! » s'écrient plusieurs voix.

En un instant, tout le monde a fui vers la porte d'entrée. Seule Liza semble surmonter sa peur et approche un doigt de la silhouette énigmatique qui se tient devant elle et qui ressemble trait pour trait à son mari. Le doigt s'enfonce doucement dans le phylon.

« John, oh John, que t'est-il arrivé ? » Puis se reprenant : « Revenez les enfants, n'ayez pas peur ! Nous sommes très tristes, évidemment, d'avoir perdu papa, mais maintenant regardez ! Nous savons enfin qu'il y a une vie après la mort ! Merci John, merci mon amour. »

© Alex Vicq, 2007
Le Cyberconsommateur consommé sent on : 29/02/2008 à 11:17
 

Alex Vicq / Realfictions

Le Cyberconsommateur consommé

 

Un mardi matin ordinaire, Paul Delorme, célibataire actif de 29 ans, se réveille pour la première fois dans le lit de son cyberstudio flambant neuf, au 144ème étage de la tour Elysée III, qui domine l'ancien quartier « bobo » du XVIIème arrondissement de Paris. Il se redresse, jette un coup d'œil sur l'écran central pour lire l'heure et écoute avec plaisir la voix suave et féminine de la kitchenette qui lui annonce que son café croissant est prêt et lui souhaite une bonne journée.

Satisfait de ne pas s'être endetté pour rien sur trente ans, Paul ouvre la porte du mini dressing automatique et se saisit des vêtements qui ont été lavés, séchés et repassés pendant qu'il dormait.

« Quel progrès ! » s'extasie-t-il en refermant le col-cravate de sa chemise, « je me demande comment on pouvait vivre avant tout ça ».

Tandis qu'il déguste son petit-déjeuner continental de type 1, il avise le pot de crème rasante qui vient de glisser tranquillement sur la table en direction de sa main droite, prête à l'usage.

« Plus besoin de se raser non plus », pense-t-il en finissant son croissant.

Soudain, la voix suave revient, accompagnant le glissement d'une coupelle qui vient de sortir du distributeur alicamentaire. « Vous avez beaucoup fumé, hier, je vous conseille de prendre ce comprimé de vitamine C à l'acérola. Je vous rappelle que fumer tue et que vous devriez suivre un programme de déconditionnement. Je vous souhaite une bonne journée. »

Un peu agacé par le conseil qu'il s'attend à entendre désormais tous les matins, Paul ingurgite le comprimé et se dirige vers le miroir de la chambre, transformée en salle de bains pendant qu'il buvait son café, puis se passe la crème rasante sur le visage, qui ressort imberbe de cette opération magique et quasi instantanée.

« A ce soir », se surprend-il à dire à son studio en refermant la porte. « Non, mais quel idiot je fais », s'exclame-t-il, « voilà que je me mets à parler à cette machine ! »

L'ascenseur le conduit vivement au niveau des boxes où l'attend son tricab, le véhicule à trois roues associé au studio et dans lequel on se tient debout. L'avantage est que ce véhicule prend moins de place qu'un scooter, fonctionne à l'électricité et permet à la fois de se garer facilement et de transporter un minimum de bagages. D'ailleurs, depuis quelques mois, le tricab est devenu obligatoire dans la capitale, moyennant quelque crédit d'impôt pour en encourager l'acquisition. L'écologie a gagné des galons et est passée de conseillée à obligatoire sous forme de leitmotiv assenés à longueur de temps dans les media et légalisés à marche forcée par l'Assemblée nationale.

Progrès oblige, la clef de contact et l'antivol sont devenus inutiles, non parce que les voleurs auraient subitement disparu, mais parce que la puce RFID que tout citoyen porte en implant sub-thyroïdien renseigne immanquablement le tricab sur l'identité de son propriétaire.

« Je vous dépose à votre premier rendez-vous, au bureau de monsieur Raimbaud ? » s'enquiert le tricab.

« C'est ça », répond Paul tout en regrettant sa dernière voiture et le plaisir de conduire soi-même.

« Ensuite », reprend le tricab, « je vous suggère de passer voir le Dr. Steinberg, car votre taux d'hormone de stress ACTH est anormalement haut. Voulez-vous que je prenne rendez-vous pour la fin de la matinée ? »

« Quelle poisse », jure Paul en lui-même, « quand je pense que j'ai signé pour cette assistance médicale réclamée par les assurances... j'aurais mieux fait d'accepter de payer plus et de garder ma liberté de choix thérapeutique. Cet engin va me tanner jusqu'à ce que j'aie consulté ce putain de toubib. »

Subitement, le tricab change de direction.

« Mais, mais... où allez-vous ? », demande Paul, visiblement inquiet.

« Je regrette, monsieur, mais vos taux d'adrénaline et de cortisol sont alarmants. Je vous dépose d'abord chez le docteur ! »

« Ce truc m'ausculte en permanence, calcule mentalement Paul, il faut que je me calme pour ramener mes taux à la normale. »

« Inutile de changer l'ordre des choses, dit-il au tricab après avoir ralenti sa respiration et visualisé une île déserte, je me sens déjà beaucoup mieux. »

« En effet, monsieur, vous avez raison, nous repartons pour votre rendez-vous. »

Quelques minutes plus tard, Paul Delorme surgit du tricab comme d'une prison et se présente à l'accueil de la société Mecatronics France, pour son rendez-vous avec le DRH.

La réceptionniste lui désigne un siège qui lui permettra d'attendre confortablement l'arrivée de son « rendez-vous », tout en précisant : « Vous ne verrez pas Monsieur Raimbaud, il vient de tomber malade et a été remplacé par Mademoiselle Smith. »

Un peu surpris et intrigué, Paul s'installe sur la chaise et s'occupe à deviner l'aspect de la fameuse mademoiselle Smith. « Elle est probablement anglaise ou américaine », se dit-il en imaginant une séduisante jeune femme rousse avec des taches de rousseur.

Au bout de quelques minutes, il voit s'avancer vers lui une silhouette souple aux courbes harmonieusement féminines et surmontée d'un visage souriant, d'une beauté à faire chavirer le pire des stoïciens.

« Vous êtes monsieur Delorme ? » interroge la jeune femme en plongeant son regard vert dans ses yeux émerveillés.

« Euh, oui », balbutie-t-il en se levant et en serrant maladroitement la main douce et ferme de cette femme qui vient de se présenter sous l'identité de « mademoiselle Amber-Roxane Smith ».

« Si vous voulez me suivre, mon bureau est par là », poursuit-elle en montrant un couloir glacial qui s'ouvre devant eux.

« Le tricab va sûrement me dire que mon taux de testostérone est anormal », remarque mentalement Paul en contemplant la croupe qui ondule devant lui, « cette femme est d'une beauté redoutable ! »

Un entretien chaleureux s'ensuit, dans le bureau impersonnel de la jeune DRH, au cours duquel Paul constate avec plaisir que l'attirance paraît réciproque et que l'habituel jeu de séduction d'employé à employeur a progressivement tourné à l'avantage de l'employé.

« Je crois que nous allons pouvoir nous entendre, monsieur Delorme... après l'avis favorable de mon prédécesseur, j'ai le plaisir de vous donner le mien », conclut mademoiselle Smith en invaginant la main de Paul dans les siennes, « alors à la semaine prochaine pour le contrat, d'accord ? »

« Avec plaisir », déclare Paul en arborant son meilleur sourire et imaginant déjà le premier baiser issu de ce coup de foudre.

A cet instant, son téléphone mobile fait entendre le dernier tube à la mode. « Excusez-moi », fait Paul en se dirigeant vers la porte, non sans poser un dernier regard sur sa délicieuse patronne, « il faut que je réponde ».

« Vous n'êtes pas autorisé à accepter ce poste, fait la voix suave du cyberstudio, les hormones de cette femme montrent qu'elle éprouve une forte attirance pour vous. Je vous rappelle qu'en vertu de la loi du 25 janvier 2012 dont le décret d'application est entré en vigueur le 10 juin dernier, votre contrat de travail vous interdit d'avoir une relation particulière avec une personne de l'entreprise qui vous emploie. Cette loi a été votée pour protéger les salariés des nombreux harcèlements dont ils étaient victimes au siècle dernier. »

A ces mots, Paul lance vigoureusement le téléphone contre le mur opposé à la porte du bureau d'Amber-Roxane Smith. « Et alors, merde ! et si j'ai envie d'être harcelé, moi, hein ? » s'écrie-t-il, puis, se retournant vers la jeune femme : « Oh oui, mademoiselle, harcelez-moi, j'en meurs d'envie ! »

Mais celle-ci est déjà au téléphone : « Oui, oui, je comprends, parfaitement... »

A ce moment, deux hommes en blouse blanche se précipitent sur Paul, lui passent une camisole et l'emportent avec eux à travers le couloir glacial de Mecatronics.

« Je suis désolée ! » lance Amber-Roxane avec une étrange froideur, « votre tricab m'a informée que vous n'étiez pas bien, ce matin, au bord d'une psychose anti-sécuritaire, faites confiance à ces hommes, ils vont bien vous soigner ! » Mais déjà, Paul n'est plus en mesure d'entendre les paroles conformistes de celle qu'il avait pris pour sa future femme, par erreur. Amour et liberté ne font plus « bon ménage » au pays des cyberstudios, des tricabs et des puces savantes.

© Alex Vicq, 2008
La formule de la Licorne sent on : 29/02/2008 à 11:07
 

Alex Vicq / Realfictions

La formule de la Licorne

 

Un jeune asiatique d'une vingtaine d'années gît dans son sang au milieu d'une pièce encombrée d'appareils électroniques bizarres et de cages de diverses dimensions.

Deux hommes en bleu de travail déposent un grand sac en vinyle noir à côté du cadavre et entreprennent de découper celui-ci avec une scie chirurgicale.

Derrière eux, se tiennent deux autres hommes en costume sombre qui ne prêtent pas la moindre attention au manège macabre des nettoyeurs. Ils sont trop occupés à trier les papiers qu'ils ont saisi sur une paillasse du laboratoire de feu le professeur Shu Shen, retraité de l'IICA, l'Institut International d'Anthropo-écologie Cosmique de Novossibirsk.

« On ne dirait pas qu'il a plus de 150 ans », observe l'un d'eux, un blondinet frisottant au regard flou.

« Faut pas se fier aux apparences », répond le plus âgé, un homme d'allure respectable, au crâne dégarni protégé du froid par un Stetson anthracite impeccable, « quand tu te fais rajeunir de 30 ans plusieurs fois, tu arrives à ce genre d'aberration de la nature ».

« Ouais », rétorque le blondinet, « ce mec a bien trompé son monde depuis près d'un siècle »... « N'empêche, j'aimerais bien pouvoir en faire autant quand je serai vieux », ajoute-t-il en toisant son comparse, l'air de dire qu'il sait à quoi s'en tenir.

« Et alors ? » lâche l'homme au chapeau, « tant que ça ne devient pas de notoriété publique, rien ne nous empêche d'en faire usage ».

« C'est vrai que ça pourrait nous permettre d'avoir des agents hyper expérimentés et toujours jeunes sur le terrain. »

« T'inquiète pas, Boris, Malenkov n'a pas du tout l'intention de jeter tout ça dans l'Ob. Il s'agit juste d'éviter que cette invention géniale tombe entre des mains naïves qui auraient tôt fait de provoquer une surpopulation sans précédent. »

« Ouais, facile à imaginer... la retraite à 120 ans, trois générations de plus en même temps sur la planète... chômage, famine, révolutions, guerres... la vie éternelle, ça peut pas être pour tout le monde. »

« Le plus dingue dans tout ça, c'est qu'il est tombé là-dessus par hasard, en bidouillant son morphotron », note l'homme au chapeau en feuilletant l'un des nombreux rapports de recherche pris sur le bureau du professeur Shu Shen. « Au début, il n'avait pour mission que de produire des chimères militaires en utilisant des cellules embryonnaires de scorpion et de scolopendre. Et puis il s'est aperçu qu'il pouvait intervenir directement sur la synthèse du collagène avec son magnétron UHF. »

« Il aurait mieux fait de s'en tenir au programme », lâche Boris en hochant la tête, « il serait encore en vie ».

« Comme disait ma grand-mère, qui trop embrasse mal étreint. »

L'homme au chapeau referme le dossier et le laisse choir dans un grand sac posé sur le bureau. A ce moment, son regard est attiré par un carton blanc qui vient de se poser sur le sol après avoir glissé du dossier. L'homme se penche, ramasse le carton et le retourne.

« Oh, qu'est-ce que c'est que ça ?! » s'exclame-t-il en montrant la photo à son second.

Celui-ci se penche, plisse les yeux et dit : « On dirait un gamin qui monte à cheval ».

« Enfin, Boris ! c'est pas un cheval. Tu ne vois pas sa corne, là, torsadée ? »

« Putain, t'as raison, on dirait... c'est une licorne ! Je croyais que ce n'était qu'une chimère d'Heroïc Fantasy capable d'ouvrir des portes entre deux mondes ?! »

« Justement, c'est une chimère ! une incroyable chimère réalisée ! et ce gamin qui la monte, ça ne peut pas être... »

« Son fils ? » intervient Boris, « effectivement, il s'agit bien d'un jaune ».

« Oui, sauf qu'officiellement, Shu Shen n'a jamais eu le moindre gosse ! Continue de chercher, là, dans cette pile de paperasse sur l'autre paillasse, moi je termine celle-ci. »

Quelques minutes plus tard, après quelques-uns de ces raclements de scie désagréables qui vous font mal aux dents, l'un des nettoyeurs se redresse, enlève ses gants et lance à l'homme au chapeau : « Le colis est prêt, patron, on se tire. »

« Attendez un peu », objecte ce dernier, « on va peut-être avoir quelque chose à vérifier. »

A cet instant, Boris pousse un cri et accourt vers son chef en lui tendant une feuille manuscrite. « Regarde ce dessin, c'est vraiment bizarre ! »

L'homme au chapeau saisit la feuille et la parcourt avidement du regard, aussitôt accroché par un dessin représentant un bâton torsadé émettant une sorte de bulle géante à son extrémité pointue. Dessous, il y a un fouillis d'équations compliquées et un autre dessin qui représente une sorte de diaphragme dans une paroi ondulée et transparente. L'homme au chapeau retourne la feuille et découvre un personnage qui, juché sur une licorne, traverse le diaphragme.

« C'est hallucinant, Boris », lance l'homme au chapeau sans parvenir à masquer l'émotion qui étrangle sa voix, « notre ami a poursuivi des recherches dans une bien étrange direction... la licorne, celle qui est montée par ce jeune Chinois... »

Boris regarde son patron, interrogatif.

« Oui, eh bien ? »

« Ce n'est pas une licorne, et la corne n'est pas une corne ! »

« Ah bon », lâche Boris, déçu, « et c'est quoi, alors ? »

« Shu Shen a écrit une équation que je connais bien, de création d'une bulle dans l'éther, une sorte de cavité hyper spatiale que certains appareils exotiques utilisent pour changer de direction dans l'atmosphère. C'est bien plus économique en énergie que de passer complètement dans l'hyper espace. Je crois qu'en réalité la licorne est un cheval et sa corne un générateur de phase quantique nulle capable de creuser une bulle dans l'espace-temps. Mais tout ça ne me dit pas pourquoi il y a cet enfant, en photo, sur la licorne. »

« Peut-être que... » commence Boris.

« Son ordi ! regarde dans son ordi ! il doit bien y avoir d'autres photos... Il me faudrait Shu Shen jeune ! »

« Tu ne penses tout de même pas... »

« Oh que si ! avec cet individu, il faut s'attendre à tout, surtout au plus dingue ! Cherche des fichiers cachés, il les aura sûrement planqués ! »

Soudain, des ADN s'animent sur l'écran en virevoltant, se scindent en deux brins, se répliquent et se recombinent avec d'autres brins traversant l'écran.

« Pas mal, son économiseur d'écran », constate Boris.

« Laisse tomber », dit l'homme au chapeau en baissant les bras, « notre ami s'est joué de nous en laissant son clone exposé. Nous avons tué son double, mais lui, il est loin, quelque part entre les univers jumeaux, sous la forme d'un jeune garçon, rajeuni de 140 ans. Tu ne trouveras rien dans l'ordi, son message est clair. Il a dû avoir vent de la menace qui pesait sur lui. Avec son fond d'écran, il nous nargue ostensiblement et nous tire sa révérence. Le salaud ! Il nous fait savoir que nous n'aurons pas son morphotron ! »

« Poursuivons-le, il finira bien par réapparaître ! »

« Bien sûr Boris, rien de plus facile... t'as bien un OVNI sous la main ? ou une trentaine d'années pour faire travailler des ingénieurs ?

« D'ici là, nous serons vieux... »

« Ouais... et lui, il s'en fout... il a l'éternité devant lui. »

© Alex Vicq, 2007